Il vend du vide pour 15 000 euros : l’étrange histoire de « Io Sono », la sculpture invisible de Salvatore Garau

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Il vend du vide pour 15 000 euros : l’étrange histoire de « Io Sono », la sculpture invisible de Salvatore Garau

Thème : Et si l’art n’avait plus besoin d’être vu pour avoir de la valeur ?

Imaginez entrer dans une pièce parfaitement vide. Aucun tableau accroché au mur. Aucun meuble. Aucune statue. Aucun objet posé au sol.

Pourtant, au centre de cette pièce se trouve une œuvre d’art.

Une œuvre qui aurait été achetée plusieurs milliers d’euros.

Une œuvre que personne ne peut toucher.

Une œuvre que personne ne peut réellement voir.

C’est précisément le concept imaginé par l’artiste contemporain sarde Salvatore Garau avec Io Sono, une « sculpture immatérielle » qui a été vendue aux enchères à Milan en mai 2021. Estimée entre 6 000 et 9 000 euros, elle a finalement atteint 12 000 euros au marteau, soit environ 15 000 euros avec les frais de vente.

Et le plus étonnant dans cette histoire est peut-être ce que l’acheteur n’a pas reçu : aucune sculpture.

Une œuvre… qui n’existe pas sous forme matérielle

Le catalogue de la maison de ventes Art-Rite présente Io Sono, créée en 2020, comme une « sculpture immatérielle » destinée à être installée dans une habitation privée, dans un espace libre de tout encombrement, d’environ 150 × 150 centimètres. L’œuvre était accompagnée d’un certificat d’authenticité délivré par l’artiste.

Autrement dit, contrairement à une sculpture traditionnelle en bronze, en marbre ou en bois, Io Sono ne possède pas de forme physique.

Il n’y a donc rien à transporter.

Rien à emballer.

Rien à protéger dans une vitrine.

Rien à accrocher au mur.

L’œuvre repose entièrement sur l’idée de sa présence.

Et c’est justement là que commence le véritable travail artistique de Garau.

15 000 euros pour quoi, exactement ?

À première vue, la question semble presque impossible à éviter :

Comment peut-on payer 15 000 euros pour quelque chose qui n’est pas visible ?

La réponse se trouve dans la conception même de l’art contemporain conceptuel.

Dans le cas de Io Sono, l’acheteur n’acquiert pas un objet au sens traditionnel. Il acquiert une œuvre définie par un concept, un titre, un certificat et des conditions précises d’exposition.

Le certificat constitue notamment la preuve matérielle de l’existence et de l’authenticité de l’œuvre. L’acquéreur peut ainsi revendiquer la propriété de cette création immatérielle selon les conditions fixées par l’artiste.

C’est donc une situation paradoxale :

le seul élément tangible remis à l’acheteur est le document qui certifie l’existence d’une œuvre que l’on ne peut pas toucher.

Une pièce vide devient alors une galerie

Garau ne demande pas à son acheteur de simplement « imaginer » l’œuvre n’importe où.

Des règles précises accompagnent Io Sono.

Elle doit être installée dans une habitation privée, dans un espace dégagé d’environ 150 × 150 cm. Le catalogue d’Art-Rite précise également qu’il s’agit de dimensions variables et que l’œuvre doit être placée dans un espace libre de tout encombrement.

Le vide devient alors le support de la création.

Une pièce ordinaire peut ainsi se transformer en lieu d’exposition.

Le spectateur regarde un espace vide, mais sait qu’il est censé y avoir quelque chose.

Et c’est précisément cette contradiction qui nourrit l’œuvre.

Pour Salvatore Garau, le vide n’est pas forcément « rien »

La démarche de Garau repose sur une idée philosophique : le vide peut être considéré comme un espace chargé de pensées, d’énergie et d’imagination.

L’artiste a expliqué que lorsqu’une sculpture immatérielle est associée à un espace précis, cet espace peut concentrer les pensées et les interprétations de ceux qui l’observent.

Ainsi, deux personnes placées devant le même carré vide peuvent imaginer deux choses complètement différentes.

L’une peut penser à une statue.

L’autre à une personne.

Une autre encore peut ne voir absolument rien.

Et pour Garau, cette liberté d’interprétation fait partie intégrante de l’œuvre.

« Io Sono » : un titre qui change tout

Le titre n’est pas anodin.

« Io Sono » signifie « Je suis ».

Selon l’explication rapportée par Le Monde, Garau présente l’œuvre comme le portrait de celui qui prononce ou pense son titre devant l’espace vide.

Cette idée transforme alors le spectateur en partie intégrante de la création.

Si vous regardez l’espace vide et pensez « je suis », l’œuvre n’est plus seulement quelque chose placé devant vous.

Elle devient une expérience intérieure.

C’est peut-être là le cœur de la démarche de Garau : l’œuvre n’est pas nécessairement ce que l’on voit, mais ce que l’on fait naître dans son esprit.

Une idée qui choque… mais qui s’inscrit dans une longue histoire de l’art

Pour comprendre pourquoi une telle œuvre peut être proposée dans une vente aux enchères, il faut revenir sur l’évolution de l’art contemporain.

Depuis plusieurs décennies, certains artistes ont progressivement remis en question l’idée selon laquelle une œuvre devait obligatoirement être un objet matériel.

Le geste, l’idée, le contexte ou encore la participation du spectateur peuvent eux-mêmes devenir des éléments essentiels d’une création.

L’un des précédents les plus célèbres reste Marcel Duchamp et son Fountain de 1917, qui a profondément bouleversé la conception traditionnelle de l’œuvre d’art. Des sources italiennes ont d’ailleurs rapproché la démarche de Garau de cette tradition conceptuelle.

Garau pousse cependant le raisonnement encore plus loin.

Duchamp avait pris un objet ordinaire et l’avait présenté comme une œuvre.

Garau, lui, propose quelque chose de beaucoup plus radical :

un espace sans objet comme œuvre.

Le jour où le vide est passé sous le marteau

Le 18 mai 2021, la maison milanaise Art-Rite organise la vente.

L’estimation initiale de Io Sono se situe entre 6 000 et 9 000 euros.

Puis les enchères commencent.

Et alors que l’œuvre ne peut être ni montrée physiquement ni touchée par les enchérisseurs, sa valeur monte.

Elle atteint 12 000 euros au marteau.

Avec les frais, le montant total s’élève à environ 15 000 euros selon les sources consacrées à la vente.

Le paradoxe est saisissant.

Plus les enchères avancent, plus le prix augmente.

Mais au même moment, l’objet lui-même reste parfaitement invisible.

L’acheteur repart pourtant avec quelque chose

Contrairement à ce que certaines formulations sensationnalistes peuvent laisser croire, l’acheteur ne repart pas simplement « les mains vides ».

Il reçoit un certificat d’authenticité, qui constitue l’élément matériel attestant l’existence et l’unicité de l’œuvre. Il reçoit également les indications nécessaires à son exposition.

La transaction porte donc sur une œuvre conceptuelle définie par son certificat, son titre, son concept et ses conditions d’installation.

C’est cette documentation qui permet de donner une existence juridique et commerciale à quelque chose qui n’a pas de présence physique traditionnelle.

Une œuvre qui divise forcément

Il est difficile de parler de Io Sono sans évoquer les réactions qu’elle suscite.

Pour certains, l’œuvre représente une évolution fascinante de l’art : l’artiste ne vend plus nécessairement une matière, mais une idée.

Pour d’autres, la question est beaucoup plus simple :

Si personne ne peut voir l’œuvre, qu’est-ce qui a réellement été acheté ?

Cette controverse fait justement partie de la force médiatique du projet.

Car l’œuvre oblige chacun à prendre position sur une question fondamentale :

Qu’est-ce qui donne sa valeur à une œuvre d’art ?

Est-ce sa matière ?

Sa rareté ?

Le travail de l’artiste ?

Son histoire ?

Son certificat ?

Son concept ?

Ou simplement l’importance que les collectionneurs et le marché lui accordent ?

Io Sono ne fournit pas nécessairement une réponse définitive.

Elle pose la question.

Le véritable « matériau » de Garau : l’imagination

Dans une sculpture traditionnelle, l’artiste travaille avec une matière.

Le sculpteur façonne la pierre.

Le bronze est fondu.

Le bois est taillé.

La matière résiste à la main de l’artiste.

Chez Garau, le matériau est différent.

C’est l’imagination.

L’espace vide devient une sorte de toile invisible. Le spectateur est invité à compléter mentalement ce qui n’est pas là.

Et plus il réfléchit à ce qu’il est censé voir, plus le vide cesse d’être simplement du vide.

Il devient une expérience.

Et si le plus important n’était finalement pas la sculpture ?

Il existe une autre manière de regarder cette histoire.

On pourrait considérer que Garau n’a pas seulement vendu une œuvre invisible.

Il a vendu une idée sur ce qu’est une œuvre.

Il a transformé une question philosophique en objet de collection.

Il a fait entrer le vide dans le marché de l’art.

Et surtout, il a obligé des milliers de personnes à parler d’une œuvre qu’elles ne pouvaient même pas voir.

C’est peut-être là l’un des paradoxes les plus intéressants de Io Sono.

On ne voit rien… mais on en parle énormément.

Une sculpture invisible, mais une trace bien réelle

L’histoire de Io Sono restera probablement associée à l’une des questions les plus provocatrices de l’art contemporain.

Peut-on acheter une idée ?

Peut-on posséder une absence ?

Peut-on exposer quelque chose qui n’a pas de matière ?

Salvatore Garau a répondu à ces questions par une expérience artistique aussi simple que déroutante : délimiter un espace vide et lui donner un titre, un certificat et une existence artistique.

Le 18 mai 2021, ce concept a même franchi le seuil symbolique du marché de l’art : quelqu’un a accepté de dépenser 12 000 euros au marteau, environ 15 000 euros avec les frais, pour devenir propriétaire de cette œuvre immatérielle.

Et au fond, c’est peut-être cela qui rend Io Sono si fascinante.

L’œuvre est invisible, mais la question qu’elle pose, elle, est impossible à ignorer :

Et si, dans l’art, la chose la plus précieuse n’était pas ce que l’on peut voir… mais ce que l’artiste parvient à faire naître dans notre imagination ?

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